Le phénomène Bookstagram, ces critiques littéraires rédigées pour Instagram, prend de l’ampleur. Ce dont s’emparent les maisons d’édition pour donner un nouveau souffle à leur communication. Nous avons interrogé trois bookstagrammeuses qui nous racontent les dessous de cette collaboration au service de la littérature.

Bookstagram, c’est un hashtag sur Instagram qui rassemble 25 millions de publications. Des afficionados de littérature tout autour du monde publient chaque jour, voire chaque heure, des photographies de leurs dernières lectures accompagnées de leur avis ou encore de citations tirées du livre sans oublier d’y mentionner le fameux #bookstagram.

Fiona (@mademoisellelit), Marie (@muffinsandbooks), Maïté (@littleprettybooks) que nous avons interviewées sur le sujet sont toutes d’accord : Bookstagram est un lieu d’échange et de partage entre des passionnés de littérature afin de mettre en commun leurs avis, leurs critiques et leurs envies de lecture.

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Ce qui motive la création d’un compte dédié à la critique littéraire, c’est bien souvent la volonté de partager ses avis littéraires avec une communauté. « J'ai créé mon compte pour partager ma passion, explique Marie. Mon but était vraiment d'échanger avec d'autres lecteurs, mais aussi de me faire plaisir : je voulais parler de mes lectures, les mettre en valeur à travers des photos… ». Pour beaucoup d’autres, Bookstagram est un relais de leur blog littéraire. C’est par exemple le cas de Fiona : « Pour moi, c’est une façon aussi de relayer mon contenu et de le faire vivre encore plus, sur une autre plateforme, toujours en lien avec mon travail de blog, qui reste le lieu central où je m’exprime. » 

 

Choix des lectures

Toutes affirment suivre leurs envies pour le choix de leurs lectures. « J’essaie de lire beaucoup de nouveautés car cela m’est nécessaire dans mon métier de bibliothécaire et parce que j’aime suivre les parutions littéraires, raconte Fiona. Mais je ne lis jamais un livre sans en avoir envie. Pour moi, lire doit rester un plaisir ». Pour autant, les bookstagrammeurs entretiennent des liens étroits avec les maisons d’édition. Nombre d’entre eux sont contactés quasiment tous les jours pour recevoir un livre gratuitement et, s’ils le veulent, en parler sur leurs réseaux sociaux.

Parfois, le cheminement est inverse. Les bookstagrammeurs proposent de leur propre initiative une collaboration aux maisons d’édition. Pour aspirer à établir ce type de partenariat il faut cependant avoir une communauté assez conséquente. Maïté confirme : « Je suis sollicitée entre 5 à 10 fois par semaine par les maisons d'édition. Et plus mon nombre d’abonnés augmente, plus je suis contactée... »

Pour Marie, travailler avec les maisons d’édition est une réelle satisfaction : « Chaque proposition me fait extrêmement plaisir ! Je pense réellement que le phénomène de partenariat prend de l'essor et que de plus en plus de maisons d’édition y ont recours. »

 

Lectures prioritaires ?

Nos trois lectrices assidues affirment n’avoir jamais été rémunérées pour parler d’un livre. Mais elles tiennent toutes à en faire la chronique, dans des délais plus ou moins longs. « En général, la maison d’édition demande à ce que le livre soit lu dans les deux mois qui suivent la réception, mais c'est vrai que je lis plutôt dans le mois qui suit » confie Marie, qui lit ces ouvrages en priorité, parfois au détriment de ses lectures personnelles.

Fiona, elle, préfère prendre le temps : « Je lis en permanence les livres qui me sont envoyés mais parfois malheureusement dans des délais assez longs car je tiens à garder le plaisir de la lecture. Prendre le temps pour découvrir un ouvrage est très important à mes yeux. » Quand la maison d’édition envoie un livre par surprise, la question du délai de lecture ne se pose plus. : « Si j'ai reçu le livre sans donner mon accord, la lecture dépendra de mon temps libre », nous explique Maïté.

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Mettre le livre en scène

Au-delà des critiques littéraires, les bookstagrameurs ont pour habitude de mettre les livres au centre de mises en scène plus originales les unes que les autres : photo d’une lectrice en train de dévorer un ouvrage dans un décor chaleureux, d’un livre entouré d’objets de décoration ou liés à son univers, etc. « Je pense que la mise en scène n'est pas obligatoire mais qu'elle joue fortement sur l'impact qu'aura l'avis, estime Marie. Si la photo est jolie ou originale, elle attirera l'attention et les gens retiendront plus volontiers le titre du roman ou seront plus enclins à lire l'avis posté en dessous. » Les maisons d’édition ont d’ailleurs bien compris l’impact d’une couverture esthétique, comme l’explique cet article du Guardian.

Pas question, pour autant, que la forme prenne le pas sur le fond. « Pour moi, le plus important, ce sont les mots employés et l’émotion transmise lorsque l’on parle d’un livre, témoigne Fiona, qui tient à des mises en scène simples. Certes, l’esthétisme a sa place sur Instagram et c’est un aspect important qui conditionne d’ailleurs bien souvent un abonnement car la photo doit être originale, agréable à regarder, lumineuse et nette. Mais pour moi, ça ne doit pas effacer le contenu réel, à savoir le texte, même si on a tendance parfois à le mettre de côté. »

 

Des critiques de poids

Ces bookstagrammeurs sont devenus un réel enjeu pour les maisons d’édition qui ne peuvent quasiment plus s’en passer aujourd’hui. Elles y trouvent un outil pour communiquer plus originalement et un nouveau moyen d’atteindre leur cible et de l’élargir en touchant un public plus jeune. « Tout change et les réseaux sociaux ont un réel poids sur les habitudes de consommation des gens, assure Maïté. Les bookstagrammeurs ne sont pas considérés comme professionnels de la littérature, nous ne sommes pas payés pour parler des livres, les abonnés le savent et nous avons donc plus de crédibilité à leurs yeux qu'un critique littéraire. »

Marie enfonce le clou : « Les meilleures publicités sont celles faites par les consommateurs et c'est pareil pour les livres : je pense qu'un avis positif d'un ami sur Instagram vaut plus qu'une campagne de pub réalisée par une personne anonyme dans un magazine… ».

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La course aux « likes »

Sauf qu’avec l’ampleur du phénomène, le contenu classé #bookstagram est de plus en plus éditorialisé et perd de son naturel. Alors qu’Instagram s’est créé pour partager des instantanés, la mainmise des maisons d’édition a tendance à fausser les règles du jeu et à attirer des acteurs plus intéressés que passionnés. Comme le constate Marie : « Je pense que le problème de bookstagram c'est qu'on peut vite perdre de vue le principal : se faire plaisir et partager sa passion, pour ne devenir qu'un panneau publicitaire ou être motivé par de mauvaises raisons (course aux likes, aux abonnés, aux partenariats ...). ».

La multiplication des comptes Bookstagram crée une uniformisation préjudiciable à l’intention de départ. « Beaucoup de photos ont tendance à se ressembler, et il me semble dommage que ce côté « lisse » prenne la place du charme de l’instant présent, confie Fiona. J’essaie de conserver cela, mais c’est parfois difficile quand on rentre dans un schéma un peu professionnalisant, où l’on a des délais à tenir et un contenu à poster régulièrement. »

 

Blog et compte Instagram, quelles frontières ?

Nous nous sommes penchés sur cette frontière de plus en plus mince entre blogs et publications Instagram. C’est un sujet qui ne concerne pas que les contenus littéraires mais aussi les posts concernant la mode, la beauté, les recettes de cuisine etc. Beaucoup d’influenceurs se servent des réseaux sociaux et surtout d’Instagram comme un tremplin vers leurs articles et leurs vidéos. Mais dans le cas des blogs, le « lien » ne se fait pas tout le temps. De moins en moins d’internautes vont jusqu’à lire les articles de blog et se contentent des publications Instagram de leurs influenceurs préférés. Instagram n’est plus un tremplin mais il remplace le blog. 

C’est ce que soutient Maïté : « J'ai plus de liberté avec le blog car c'est mon espace personnel. En revanche, la visibilité est réduite et les personnes qui me suivent sur Instagram à travers mes posts ne vont pas forcément lire mes chroniques détaillées à chaque fois. » Fiona complète : « En effet beaucoup de personnes me suivent uniquement sur Instagram ou uniquement sur le blog. Cependant, je fais en sorte de lier les deux contenus, et de provoquer la visite sur le blog, pour participer à un concours par exemple, ou pour découvrir en intégralité ma chronique sur un livre. »

Marie, elle, apporte l’idée que les deux supports sont complémentaires : « Instagram et mon blog me permettent de toucher différentes personnes et de donner des avis plus ou moins complets et rapides. » Fiona spécifie que l’atout d’Instagram est la proximité avec sa communauté : « Sur Instagram, j’ai un contact plus direct avec les personnes qui me suivent et je peux partager les choses de manière plus instantanée : des avis en story, des réceptions par les services presse, des passages en librairie… ».

 

Pour aller plus loin :

Vanity Faire : Les réseaux sociaux, nouveaux terrains de chasse des grandes maisons d’édition parisiennes

The Guardian : Is social media influencing book cover design ?

 

A propos de l'auteur :

a écrit 2 articles sur le blog Mediafactory.

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