Une loi contre la manipulation de l’information a été votée en novembre 2018. En prélude à ce texte controversé, un rapport complet sur le sujet a été publié en août par le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie et l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. Il dresse un constat sans appel sur la menace que font peser les réseaux sociaux sur la démocratie et pointe du doigt les pratiques russes en la matière. Ce pays aurait développé tout un arsenal de diffusion de fausses nouvelles.

À la lecture du rapport du ministère des Armées sur la manipulation de l’information, la réaction du porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux ne semble guère étonnante. En effet, depuis janvier 2018, les journalistes de Sputnik et Russia Today (RT) France se voient refuser l’accès à la salle de presse de l’Élysée. Lors d’une interview accordée à Pure Médias le 22 octobre 2018, Benjamin Griveaux explique sans détour sa décision :  «Ce ne sont pas des organes de presse. C'est de la propagande financée par un Etat étranger ».

Pourquoi la Russie est-elle visée?

Depuis la campagne présidentielle en 2017, la Russie est particulièrement mise en cause. En effet, les deux médias publics russes auraient joué, d’après les rapporteurs, un rôle important dans la diffusion de rumeurs et de fausses nouvelles durant cette campagne. Le 4 février 2017, Sputnik publiait, par exemple, un article présentant Macron comme un « agent des États-Unis » soutenu par « un lobby homosexuel très fortuné ».

Cependant, la Russie n’aurait pas interféré uniquement en France. En effet, lors de l’élection présidentielle américaine de 2016, les serveurs du parti démocrate, représenté pas Hillary Clinton, ont été piratés et de nombreux doucement diffusés sur Wikileaks. Depuis mai 2017, une enquête est menée par le procureur spécial Robert Mueller afin de découvrir qui a conduit cette attaque. Celle-ci a mis en évidence le rôle de la Russie dans cette affaire.

Quelles sont les méthodes russes?

Selon le rapport de 2017 de l’ONG Freedom House, de plus en plus d’États manipulent les information sur les médias sociaux. Ainsi, le monde virtuel devient le principal lieu où ces méthodes se développent. Si les États sont de plus en plus nombreux à utiliser les réseaux sociaux à des fins de propagande, la Russie reste le principal pays émetteur de fausses nouvelles.

En effet, le Kremlin possède tout un « arsenal médiatique" dont deux agences tournées vers l’étranger : Rossiya Segodnya et RT, toutes les deux dirigées par Margarita Simonyan, propriétaire de Sputnik. L’intention première de ces médias était d’améliorer l’image de la Russie dans les pays étrangers, mais celle-ci pris rapidement un nouveau tournant, et sert désormais à « dégrader l’image des adversaires », pointe le rapport.

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Grandes plateformes numériques

Ces deux agences ne sont pas les seules à diffuser des informations manipulées. Les « grandes plateformes numériques » comme Google, Facebook, YouTube et Twitter sont des lieux privilégiés des campagnes de désinformation. Avec leur grand nombre d’abonnés et leur visibilité, elles jouent ainsi un rôle majeur dans la diffusion de fausses informations.

Par ailleurs, des mécanismes d’amplification sont largement utilisés, comme les bots et les trolls. Les bots sont de faux comptes Twitter ou Facebook, détenus par soit une personne qui prétend être une autre, soit par des robots qui assurent une diffusion très rapide des informations par le biais de retweets et de likes. Les bots russophones sont particulièrement actifs. Selon le rapport, ils représentent 70% des messages postés en russe sur l’OTAN au second semestre 2017. Cependant, leurs effets ne sont pas toujours notables.

« Usine à trolls »

Quant aux trolls, ce sont des personnes qui « relayent, saturent de commentaires certains sites et/ou harcèlent ». Moscou aurait d’ailleurs développé des « usines à trolls » comme l’Internet Research Agency (IRA), financée par le Kremlin. En 2015, cette agence employait beaucoup de jeunes Russes. Ces derniers travaillaient 12 heures par jour de manière très organisée : des blogueurs écrivaient des billets, d’autres faisaient référence aux billets dans leur propre publication, les trolls écrivaient les commentaires, les communicants diffusaient tout sur les réseaux sociaux et les bots retweetaient. Une mécanique bien huilée!

Ainsi, sur Twitter, l’IRA contrôlait 3814 comptes humains et 50 258 bots avec lesquels 1,4 millions d’Américains ont interagi en 2015. Cependant, l’acte d’accusation du procureur spécial américain envers l’IRA n’accuse pas directement le gouvernement russe et ne reconnait pas non plus que l’IRA a réussi à influencer le vote lors de l’election présidentielle américaine.

Quelles solutions ?

Pour lutter contre la manipulation de l’information, de nombreux pays s’organisent. Le Royaume-Uni possède par exemple une cellule interministérielle de communication stratégique hébergée au bureau des Affaires étrangères et du Commonwealth, qui identifie les sources et analyse les effets de la manipulation de l’information. Elle vient également en aide au États tiers les plus soumis à ces manipulations.

Certains Etats ont également créé des centres dédiés comme le Global Engagement Center en 2016 aux États-Unis. Initialement, ce centre luttait contre la propagande de Daesh puis en 2017, ses compétences ont été étendues au menaces qui provenaient, en premier lieu, de la Russie.

Education aux médias

Vis-à-vis des organes de presse, des mesures peuvent être prises comme une procédure d’enregistrement pour les médias étrangers. L’interdiction de certains médias est aussi utilisée, comme en Ukraine où les médias russes sont interdits depuis 2014. Les démocraties libérales misent quant à elles moins sur l’interdiction que la régulation, constate le rapport. 

En France, le CSA a par exemple mis en demeure la chaine RT France le 27 juin 2018. Elle avait falsifié la traduction d’un témoin de la Ghouta afin de lui faire dire que l’attaque chimique était simulée dans un reportage sur la Syrie. Dans certains Etats, les citoyens peuvent également dénoncer les fausses informations sur un site gouvernemental. L’Italie a, par exemple, mis en place un portail public en ligne. 

Ces solutions étatiques doivent s’accompagner de mesures d’éducation aux médias pour la société civile. C’est ce que pratique la Suède dès le plus jeune âge. Car tant que les citoyens n’arriveront pas à trier l’information, les fausses informations auront encore de beaux jours devant elles…

PROJET DE LOI VISANT À LUTTER CONTRE « LA MANIPULATION DE L’INFORMATION »

Mardi 20 novembre, la loi visant à lutter contre «  la manipulation de l’information » en période électorale a été votée avec la majorité LREM-MoDem. Selon le site Vie Publique, ces textes visent  « à faire cesser la diffusion de fausses informations durant les 3 mois précédant un scrutin national ». Les Plateformes numériques, comme Facebook, Twitter « seront soumises à des obligations de transparence lorsqu’elle diffusent des contenus contre rémunération ». Le Conseil supérieur d’audiovisuelle (CSA) « pourra aussi empêcher, suspendre ou interrompre la diffusion et services de télévision contrôlés par un État étranger ou sous l’influence de cet État, et portant atteintes aux intérêts fondamentaux de la nation ». Ces deux textes avaient été rejetés deux fois par le Sénat car ils étaient considérés comme un danger pour la liberté d’expression et inefficace. Au lendemain du vote, de nombreux sénateurs de l’Union centriste et de groupe les Républicains ont déposé un recours auprès du Conseil constitutionnel.

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