Si vous ne connaissez pas encore Julien Cernobori, on ne vous en voudra pas (pour le moment). On pourrait dire qu’il est au podcast, ce que Jimmy Hendrix est à Woodstock. Ce producteur indépendant de podcast, passé par Radio France et France Télévisions, est le président du jury du Paris podcast festival et l’auteur de la série « Cerno ». Malgré le succès de ses productions, ce podcasteur respire l’humilité et la simplicité. Entretien avec un passionné des gens et des bruits de la vie.  

Te considères-tu comme journaliste ? 

Julien Cernobori  : "Pendant longtemps, j’ai refusé d’avoir une carte de presse, je ne voulais pas être considéré comme un journaliste. C’était un peu péjoratif pour moi. Je n’ai pas fait d’école de journalisme, j’ai une formation d’anthropologue. J’utilise cette méthode, dans mes productions : surprendre les gens, aller vers eux, recueillir leur parole, dans leur quotidien sans trop de jugement. Je collecte mes sons avec patience et je suis très à l’écoute.  Lorsque j’ai commencé « Village people » en 2005 avec Aurélie Sfez, sur France Inter, on arrivait au hasard, on allait voir les gens chez eux, boire un café. Je me suis vraiment rendu compte que j’avais une mine d’or en face de moi. Que les gens avaient pleins de choses à raconter : leurs histoires, la politique, l’économie de leur ville. N’importe qui a quelque chose à dire. Il n’y a plus de bonne ou mauvaise interview, de bonne ou mauvaise rencontre, de bonne ou mauvaise personne … C’est très anthropologique : tout est bon à enregistrer. Chacun est à sa place dans le monde, et raconte une partie de ce monde. "

C’était innovant à l’époque dans le monde de la radio ? 

Julien Cernobori  : "Oui assez car personne ne faisait ça dans les médias. Vers les années 60, il y avait des gens comme ça qui partaient dans les villages interviewer des anonymes. Mais on ne savait pas à l’époque que ça avait existé. En tout cas, Village People a tout de suite plu aux auditeurs et aux patrons de chaîne, et on était les seuls à faire ça. Surtout que l’on montrait les dessous de scène, on s’enregistrait en arrivant en voiture dans les villages. Je laissais tout le temps le micro ouvert, même quand on se lavait les dents ou qu’on allait se baigner dans la rivière. On aimait intégrer ces sons avec un côté « making-of » qui montrait que tout était naturel. Ça a eu beaucoup de succès mais malgré tout, on nous donnait de moins en moins de temps d’antenne. L’émission s’est poursuivie sur France 5 avec « En campagne », mais ça n’a pas été reconduit. On nous disait souvent qu’interviewer des gens anonymes, ça n’avait pas vraiment d’intérêt. Les directeurs de chaîne étaient dans un journalisme très académique, ils préféraient interviewer des experts, des stars, ou faire des castings pour trouver une interview avec une personne qui a une belle voix et qui s’exprime bien. J’avais de plus en plus de mal à vendre mes projets, ça passait mal. Le podcast a été une façon pour moi de trouver ma place. Je n’avais plus à expliquer ma méthode à des directeurs de chaîne. Libre aux auditeurs de me suivre ou non. "

Est-ce difficile d’interviewer des personnes par surprise lorsque l’on tend un micro ? 

Julien Cernobori  :  "Non, bien au contraire ! Le micro, c’est une aide précieuse. Si tu veux aller rencontrer des gens, leur parler dans la rue sans micro ou avec un micro caché, les gens te prennent pour un fou, ils ne vont pas parler.  Ma méthode c’est d’arriver le micro ouvert. Je suis très doux et je leur demande ce qu’ils font, je leur parle de la pluie et du beau temps, et ça marche toujours. Je les amène à parler de leur histoire. Les gens ne me demandent pas toujours pour qui je travaille ou pourquoi, ils s’en fichent. Je n’utilise qu’un seul micro : un LEN des années 70, que l’on doit poser près de la bouche. Et justement, c’est une aide. Le fait de s’approcher très près des gens, c’est intimidant pour eux, mais au final, plus le micro est près de la bouche, plus ils se livrent. Dans « Cerno », j’invite les gens à parler de l’enquête, des meurtres mais de tout autre chose aussi ! Je prends tout, ce qui m’intéresse se sont eux, comment ils voient le monde. J’écoute beaucoup, je les regarde. On me dit souvent que je suis très sympathique mais je dois surement être plus sympa avec un micro que sans. Dans la vie de tous les jours, je peux être un peu grognon, moins ouvert, un peu timide même. J’encourage vraiment les gens à prendre un micro, aller vers les gens, leur parler sans avoir de questions précises. Ou s’ils en ont, ne pas les poser tout de suite."

Tu défends le podcast comme un média engagé et indépendant. L’est-il toujours autant, malgré son succès ?

Julien Cernobori  : "C’est vrai qu’en ce moment il y a des gens qui investissent dans le podcast, avec des gros moyens, et pas forcément le savoir-faire. Ils ne sont pas indépendants, ce sont des chaines de radio ou télé très formatées. On pourrait croire que l’indépendance du podcast est menacée, que les gros écraseront les indépendants comme moi. Mais je pense que le podcast c’est un avant tout savoir-faire, un travail d’auteur, un vrai métier. Ça ne sert à rien de mettre des gros moyens. Je me suis autofinancé pour la première saison de Cerno, et je suis mieux placé que certains gros producteurs sur les plateformes d’écoute. C’est ça qui compte dans le podcast : les auteurs, le savoir-faire, les idées, la sincérité. Par rapport à ça, mon indépendance est assurée. Personne ne me dit quoi faire. "

Tu as eu un prix la première année du Paris Podcast festival avec « Superhéros», et tu as été président du jury cette année, as-tu remarqué des évolutions dans la production de podcast ? 

Julien Cernobori  :  "Il y a un an, les gens comprenaient à peine ce qu’était un podcast, mais les choses changent très vite : de plus en plus de monde en parle, la fréquentation du festival a augmenté, il y aussi plus de podcasteurs. On voit aussi que le marché est en train de se structurer. Il y a aussi de nouveaux acteurs qui arrivent comme Deezer, Spotify, et qui mettent beaucoup d’argent. "

Reste-t-on dans cette dynamique de diversité des productions et sujets ? 

Julien Cernobori  : " Beaucoup de personnes de la radio et de la télé se lancent dans le podcast, en pensant ne pas prendre de risques car ils maîtrisent le son. Or, le podcast c’est l’occasion d’aller explorer de nouveaux territoires narratifs. Cette année, en tant que jury, j’ai écouté des choses très bonnes, très personnelles, bien menées, des sujets courageux. Il y a à la fois du conventionnel et du différent. J’encourage le travail d’auteur, une approche originale et personnelle. Le podcast doit-être très incarné. Quand je travaillais chez Binge audio, et que l’on a créé les « Couilles sur la table », j’ai conseillé à Victoire Tuaillon de dire pourquoi elle faisait son podcast, pour avoir une rencontre plus forte avec son invitée.Pour moi, le podcast un engagement, pas forcément politique, mais un engagement personnel de son producteur… "

Propos recueillis par par Guirec Feuvrier

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