La presse féminine classique assiste depuis quelques années à l’essor d’une concurrente : la presse féministe, qui vient questionner le statut de la femme dans les papiers glacés des magazines. Comment ces deux types de médias coexistent-ils? Quels liens entretiennent-ils? Et s’opposent-ils vraiment ?

« Comment maigrir avant l’été? », « La fellation, le ciment du couple?», « 10 ans de moins en 10 minutes », autant d’articles que les lectrices ont pu découvrir dans les pages des grands magazines féminins. Entres les innombrables publicités pour parfum qui mettent en scène des actrices au corps stéréotypé et les conseils pour bien appliquer son eye-liner, Elle magazine, Marie-Claire et leur joyeuse bande ont trouvé la recette du succès.

De fait, la presse féminine classique entretient un lien fort avec la publicité, qui peuple la moitié des pages de ces magazines. Il est donc logique que ces médias grands publics soient attachés à une image de la femme plutôt traditionnelle et conservatrice.

L’éternel féminin

La presse féminine a longtemps fait office de guide de la femme parfaite. Les articles sont centrés autour des questions de beauté et de séduction. En un mot, c’est le corps qui est mis en avant. La vieillesse est niée à tout prix avec la promotion de produits cosmétiques anti-âge. La minceur est prônée à travers toutes sortes de régimes révolutionnaires.

Ces injonctions liées au corps vont de pair avec le « culte de la ménagère », qui impose à la femme un rôle central dans la famille. Mère ou séductrice? La lectrice doit porter ces deux casquettes, de façon parfois tout à fait schizophrène.

Lutter contre les inégalités

Face à ces géants qui forment la deuxième famille de presse après celle de la télévision, des médias dits féministes se sont développés ces dernières années. Ils ont su trouver leur place dans un contexte d’évolution des mentalités par rapport aux questions du genre. Le mouvement #metoo et la mise en avant de figures féministes comme Emma Watson ont permis d’ouvrir un débat de fond, qui mobilise aussi bien les militant(e)s que l’opinion publique. Tant et si bien qu’on parle aujourd’hui de pop féminisme pour se référer au « féminisme de masse ».

La particularité de cette presse féministe? A la différence des magazines féminins classiques, elle propose une analyse politique et s’inscrit dans une dimension davantage subversive. Son objectif est clair : il s’agit de lutter contre les inégalités entre les genres. Ainsi, la Gazette des femmes, un magazine devenu exclusivement numérique, entend vous faire « comprendre la culture du viol en une minute et des poussières ». Au programme, des sujets liés au droit, à la santé et à l’éducation. Pas question donc de rédiger des articles sur la dernière tenue de Brigitte Macron ou des « must-have » de l’automne 2018.

Chien et chat?

De fait, tout oppose à priori ces deux types de presse. L’une veut distraire, l’autre s’inscrit dans une logique militante. La presse féministe s’est précisément construite autour de la critique des médias féminins traditionnels, afin de proposer une alternative.

Pourtant, ces relations sont plus floues qu’il n’y paraît. Depuis quelques temps, la ligne éditoriale de certains médias féminins a évolué pour employer un ton plus ouvert et davantage en adéquation avec les mentalités d’aujourd’hui. Teen Vogue a par exemple décidé d’adopter une coloration féministe, en misant sur des témoignages plutôt que sur des enquêtes, à travers des portraits de femmes choisies pour leur parcours et non plus sur leur apparence. Ce sont des figures engagées, des artistes et des écrivaines qui sont mises à l’honneur. Résultat : le nombre d’abonné(e)s au magazine a explosé et 500% de lectrices supplémentaires ont propulsé la diffusion du magazine à un million d’exemplaires par numéro.

Un positionnement plus flou

On peut donc naturellement se demander si cette transformation est davantage liée à une visée commerciale plutôt qu’à une démarche sincère et une volonté de transgression. Quoi qu’il en soit, les médias s’adaptent à leur lectorat et relayent sa parole. Ils sont représentatifs d’un bouleversement des systèmes de représentation de la femme et de l’émergence d’un lectorat aux aspirations différentes… et aux opinions plus tranchées.

Ce flou artistique rend le positionnement des médias féministes plus compliqué. Causette se définit par essence comme un magazine « plus féminin du cerveau que du capiton » tout en étant orienté vers des questions politiques et sociétales. Son ambiguïté est également visible à travers son lectorat, puisque la rédactrice en chef Bérangère Portalier expliquait en 2011 avoir « deux types de lectrices: des militantes féministes des années 70 et des jeunes femmes qui lisent par ailleurs des magazines généralistes ou d’autres magazines féminins ». De même, certains médias féministes parlent de mode et n’hésitent pas à insérer des conseils de beauté entre un article de droit et de politique.

Quel modèle économique ?

Difficile de s’y retrouver donc… Entre presse féminine et féministe, les bureaux de presse eux-mêmes sont parfois confus. Où placer le dernier numéro de Causette? Entre Biba, Marie-Claire et Madame Figaro, ou bien avec les magazines de société tels que l’Obs? Et si les géants féminins s’approprient des questions propres à la presse féministe, n’existe-t-il pas un véritable risque que cette dernière soit absorbée et meure à petit feu ?

Le site d’information féministe Les Nouvelles NEWS en a fait les frais. Sans repreneur, ce média n’a eu d’autre choix que de mettre la clé sous la porte. Isabelle Germain, la fondatrice du journal, explique dans le tout dernier édito que « porter la ligne éditoriale des Nouvelles NEWS est une course à handicaps. Le marché de la presse est difficile pour tout le monde. Mais il l’est encore plus pour un journal engagé en faveur de l’égalité. […] L’ambition de parvenir à l’égalité des sexes dans l’information n’[est] pas partagée par ceux qui financent les médias».

Pour aller plus loin :

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